Le port du foulard à l’Université

A la veille de la présentation du projet de loi pour l’égalité et la citoyenneté, le Premier ministre M. Manuel Valls, dans une interview accordée le 13 avril 2016 au journal libération, a exprimé sa volonté de démontrer aux Français que l’islam est compatible avec la République : « J'aimerais que nous soyons capables de faire la démonstration que l'islam, grande religion dans le monde et deuxième religion de France, est fondamentalement compatible avec la République, la démocratie, nos valeurs, l'égalité entre les hommes et les femmes ».Dans cette même interview, le Premier ministre, évoquant le port du voile à l’Université, s’est déclaré favorable à son interdiction par la loi, avant de reconnaître que des règles constitutionnelles rendent cette interdiction difficile. Et d’ajouter, « Il faut donc être intraitable sur l’application des règles de la laïcité dans l’enseignement supérieur ».

C’est sans doutes la volonté d’être intraitable sur l’application des règles de laïcité dans l’enseignement supérieur que de nombreux membres du gouvernement et institutions de référence en matière de laïcité n’ont cessé de réaffirmer leur opposition à toute interdiction du port des signes religieux dans les Universités.

Les arguments invoqués pour une telle interdiction n’ont rien de spécifique à l’Université. Dans une même logique, ces arguments, s’ils sont retenus, peuvent s’appliquer partout. C’est sans doutes cela qui a amené le Secrétaire d'Etat à l'Enseignement Supérieur M. Thierry Mandon à dire : « il y a un état de la société et il y a des étudiantes, qui ont tout à fait, parce qu'elles sont adultes, le droit de garder un foulard, le foulard n'est pas interdit dans la société française».

Le Président de la République M. François Hollande, interrogé sur ce sujet dans l’émission de France 2 « dialogues citoyens » du 14 avril 2016, a déclaré qu’il n’y aura pas de loi d’interdiction du port du voile dans les universités.

Pour sa part, la Ministre de l’Education Nationale, Mme Najat Vallaud-Belkacem, a réaffirmé son opposition à toute loi d’interdiction du port de foulard dans les universités, estimant qu’ « On a affaire à des adultes » et qu’ « il y a une liberté de conscience, une liberté religieuse qui fait qu'on ne va pas imposer les mêmes contraintes à des mineurs qu'à des étudiants. Je rappelle aussi que nos universités accueillent beaucoup d'étudiants étrangers. Va-t-on leur interdire l'accès aux universités parce que dans leur culture il y a tel type vestimentaire ? Je me réfère au principe de liberté à l'Université parce qu'on a affaire à des jeunes majeurs».

Le Garde des Sceaux M. Jean-Jacques Urvoas avait déjà rappelé, en sa qualité de Député, à l’occasion du débat sur le voile intégral en juillet 2010, le plaidoyer du Député Charles Chabert, du 26 juin 1905. M. Ce Député avait déposé un amendement à l’art. 24 de la loi 1905 de séparation de l’église et de l’Etat ainsi libellé « les ministres des différents cultes ne pourront porter un costume ecclésiastique que pendant l’exercice de leurs fonctions ». J.-J. Urvoas avait qualifié ce plaidoyer « d’une incroyable actualité » y relevant de nombreuses similitudes avec les débats récurrents sur le port du voile : « la soutane n’est pas une obligation religieuse», « la soutane est un signe d’obéissance directement opposée à la dignité humaine », qu’il faut interdire afin de « mettre fin à la situation d’esclave » ou encore :« la soutane est une atteinte à l’ordre public car elle induit des manifestations diverses d’agressivité de la part de passants heurtés par ces visions» (www.urvoas.bzh/2010/07/04/interdire-le-port-de-la-soutane/).

Et de rappeler qu’Aristide Briand, rapporteur de la loi 1905, s’y était opposé estimant que la République «s’exposerait [alors] à un danger plus grave [que le reproche d’intolérance] celui du ridicule en voulant par une loi qui se donne pour but d’instaurer dans ce pays un régime de liberté au point de vue confessionnel et qui imposerait aux ministres du culte l’obligation de modifier la coupe de leurs vêtements ». L’amendement fut repoussé par 391 voix contre 184. C’était il y a 110 ans…

La commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme (CNCDH) avait tranché la question dans son avis sur la Laïcité du 26 septembre 2013 : « Il faut se prévenir de toute construction d’une "nouvelle laïcité" plus restrictive et qui risquerait d’enfermer toute expression de la liberté religieuse dans la stricte sphère intime, ce qui serait contraire à la loi de 1905, attentatoire aux libertés fondamentales et au principe d’égalité ».

Dans son avis du 15 décembre 2015 portant sur « le principe de la laïcité et la gestion du fait Religieux dans les établissements de l’enseignement supérieur public », l’observatoire de la Laïcité avait conclu que légiférer sur le port des signes religieux, dont le voile, par les étudiants de l’enseignement supérieur n’est ni utile n’est opportun.

Le Président de la Conférence des Présidents des Universités (CPU), M. Jean-Loup Salzmann, en réaction aux propos du Premier ministre a déclaré : « Ces propos de Manuel Valls nous ont beaucoup surpris. Nous pensions que le gouvernement avait définitivement réglé la question du voile. Que le Premier ministre revienne sur le sujet, surtout pour dire qu'il faudrait une loi qui interdise le voile tout en précisant immédiatement après que ce n'est pas possible, est pour le moins étrange ». Et de rajouter : « Les principes de liberté de conscience, inscrite dans la loi de 1905, et de franchise universitaire empêchent l'interdiction du voile ou de tout autre signe religieux visible par les étudiants à l'université. Faut-il encore répéter que les étudiants sont adultes et donc en mesure d'exercer leur libre arbitre ?» (www.letudiant.fr/educpros/entretiens/jean-loup-salzmann-cpu-le-voile-n-est-pas-probleme-a-l-universite.html.)

L’organisation syndicale étudiante UNEF s’est déjà exprimée sur le sujet le 04 mars 2015: «Notre syndicat est laïc et féministe, et c’est au nom de ces principes que nous nous opposons à l’interdiction du port de signes religieux par les usagers du service public d’enseignement supérieur», indiquait William Martinet, président de l’UNEF à Saphirnews. (www.saphirnews.com/L-UNEF-opposee-a-l-interdiction-du-voile-a-l universite_a20498.html).

La sénatrice Esther Benbassa, en réaction aux propos choquants de Mme Laurence Rossignol, ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des femmes, avait estimé que le voile n’était « pas plus aliénant que la mini-jupe ». Avant de préciser qu’elle était opposée au port du voile contraint et qu’elle dénonce aussi l’injonction de séduction faite aux femmes : « Elles doivent répondre à des normes esthétiques imposées par le marketing, les revues, souvent par le regard des hommes. L’extrême minceur, l’encouragement à la chirurgie esthétique pour se fondre dans un moule sont aussi une forme de diktat pour certaines femmes ».

Réduire systématiquement le port du foulard à son éventuel caractère politique ou militant ou l’ériger en symbole de sexisme et de soumission de la femme, heurte ces femmes qui ont fait le choix de le porter. Il peut aussi alimenter la défiance à leur égard avec des conséquences parfois incontrôlables. Les associations qui luttent contre les actes de racisme et de xénophobie ne cessent d’alerter l’opinion publique sur les actes de violence islamophobes dont elles sont victimes.

Invitée à un colloque sur la Laïcité organisé à l’Assemblée Nationale le 8 décembre 2015, Mme Latifa Ibn Ziaten, mère de Imad Ibn Ziaten, soldat français tué le 11 mars 2012 par le terroriste de Toulouse et Montauban, a été huée et violement agressée à cause du foulard qu’elle portait. Pourtant, cette femme éminemment respectable, digne et très déterminée dans son combat contre l’extrémisme, récompensée du prix pour la prévention des conflits de la Fondation Chirac, sillonne sans relâche, depuis des années, les quartiers et les écoles de la République pour éveiller les consciences de nos jeunes face aux thèses et aux discours des fanatiques.

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