Débattre au Maroc du jihad

Une soixantaine d’étudiantes et d’étudiants, venus de France se former à l’Institut marocain de formation des imams, sont déterminés à combattre la propagande jihadiste.

Invité par l’Ambassade de France au Maroc à un colloque sur les « phénomènes de radicalisation », j’ai pu intervenir à cette occasion à l’Institut de formation des imams de Rabat. Mon propos sur le jihad, suivi d’un débat, puis d’une rencontre plus informelle, s’est déroulé, le 27 octobre, devant une soixantaine d’étudiantes et d’étudiants venus de France. Le député Sébastien Pietrasanta, co-auteur, avec Georges Fenech, d’un récent rapport parlementaire sur la lutte anti-terroriste, me faisait l’honneur d’assister à cette conférence.

UNE COOPERATION FRANCO-MAROCAINE D’UN GENRE INEDITC’est en septembre 2015 que Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, a signé avec Ahmed Toufiq, ministre marocain des Affaires islamiques, une convention prévoyant la formation de futurs imams de France à l’Institut de Rabat.Cet institut est lui-même rattaché à l’université al-Qarawiyine de Fès, l’équivalent au Maroc des établissements historiques d’enseignement islamique que sont Al-Azhar au Caire ou la Zitouna à Tunis. L’institut de formation des imams avait été inauguréquelques mois plus tôt, d’abord pour répondre à une demande des autorités maliennes, tout en assurant la formation d’imams marocains, sous contrat du ministère des Affaires islamiques et désignés sous le terme de murshid (prédicateur, au féminin murshida).

Mes auditrices et auditeurs sont originaires de Lens, de Toulon, de Saint-Etienne, de Metz ou de Strasbourg. Ils se sont engagés majoritairement dans une formation sur trois ans, même si un cycle court de trois mois est ouvert aux imams déjà en exercice, dans le cadre d’une formation continue de type original. Certains sont venus au Maroc en famille: un père et un fils, un père et sa famille, et même un couple étudiant de concert. Ils sont logés sur le campus, avec quelque 250 Marocains et plusieurs centaines de Maliens, d’Ivoiriens, de Guinéens et de Sénégalais, pour un effectif total d’un millier d’étudiants, appelés à augmenter rapidement du fait d’une extension très prochaine du campus.

L’INVENTION DU JIHAD GLOBAL

J’ai choisi de m’exprimer sur ce que j’appelle « l’invention du jihad global », soit le bricolage dogmatique qui a amené, il y a une trentaine d’années, à l’émergence de la secte jihadiste. Cette secte, véritable nouvelle religion du jihad pour le jihad, s’est construite sur une forfaiture théologique, dont je démonte les ressorts : il s’agissait en effet pour le prêcheur Abdallah Azzam, en rupture avec les Frères musulmans jordaniens qu’il jugeait trop passifs, d’établir en 1983-84 une « obligation individuelle » pour chaque Musulman d’aller combattre au nom du jihad en Afghanistan.

Par méthode comme par principe, j’utilise dans cette démonstration les arguments déjà développés dans une vidéo didactique récemment mise en ligne sur le site de Sciences Po. Il y a une longue tradition de jihad dans l’Islam, jihad offensif jusqu’aux dernières campagnes des Empires ottoman et moghol, au XVIIIème siècle, jihad défensif dans le cadre de résistances modernes menées sous la bannière de l’Islam. Ce jihad défensif peut devenir « d’obligation individuelle » dans des conditions exceptionnelles d’effondrement de toute autorité islamique.

Ces conditions n’existaient pas dans l’Afghanistan de l’époque, malgré l’occupation soviétique. Mais Azzam en a travesti la réalité pour justifier une « obligation individuelle » s’appliquant à des non-Afghans, avant tout des Arabes, qui n’ont pas tardé à mener leur propre guerre, sans se soucier vraiment du devenir de l’Afghanistan. Le « jihad global » ainsi inventé est la matrice du jihadisme contemporain, car il rompt le lien établi, durant quatorze siècles de doctrine et de pratique de l’Islam, entre le jihad, d’une part, une population et un territoire, d’autre part. Ce jihad mondialisé fonde la secte jihadiste, dont le projet totalitaire vise prioritairement les Musulmanes et les Musulmans.

COMBATTRE LA PROPAGANDE JIHADISTE

Le débat s’engage, avec sérieux et gravité, sur des points de doctrine, notamment sur les conditions concrètes de diffusion de la pensée d’Azzam, bien avant celle de ses « disciples » Ben Laden, Zawahiri, Zarqaoui et Baghdadi. Ces futurs imams ont déjà eu à réfuter des raisonnements aussi biaisés et ils s’attachent à en pointer les failles, naturellement d’un point de vue moral, mais aussi en tant que rupture radicale avec la doctrine islamique. L’un d’eux reconnaît la difficulté à convaincre les personnes ciblées par une propagande jihadiste qui fonctionne en boucle et exclut toute contradiction comme hostile, avec la violence au moins verbale que cela peut entraîner.

La conversation se poursuit plus informellement, mais la volonté de mener cette mission anti-jihadiste de retour en France est toujours exprimée avec force. Certains ne cachent pas leur regret de devoir s’expatrier durant trois longues années, loin de leur famille, pour parfaire une telle formation. Tant que la République française n’aura pas donné sur son sol une réponse à la lancinante question de la formation des imams, il faudra en passer par des formules comme celle de l’Institut du Maroc. L’enseignant que je suis ne peut en tout cas que constater que cette promotion « française » est motivée et déterminée.

Sourcehttp://filiu.blog.lemonde.fr/2016/10/30/debattre-au-maroc-du-jihad-avec-des-imams-de-france/

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