Logo CliapDepuis quelques jours, le CLIAP est sollicité par plusieurs imams et cadres religieux de la Région Lorraine pour donner son avis au sujet de la polémique relative à la réévaluation de Zakat Al Fitr pour cette année 2018. La vocation du Conseil étant avant tout scientifique et éducative - et non représentative et administrative - la commission scientifique du conseil (après un consensus établi entre les membres du BE) a été saisie pour se prononcer sur cette question.

Après plusieurs concertations, la commission a jugé nécessaire de faire connaitre son avis et de rédiger un bref communiqué pédagogique pour éclairer les musulmans sur la portée juridique de cette question. Le but est de poser les jalons juridiques et les soubassements scientifiques d’une telle problématique.

Nous demandons à Allah - Soit-Il Exalté - de nous éclairer le chemin de la vérité et de nous accorder Sa Bonté et Sa Clémence. Amine.
Il nous semble que cette problématique juridique peut être abordée et traitée de plusieurs manières :

Premièrement :

Cette question s’inscrit dans le cadre des actes obligatoires prescrits par la Sunna et non par le Coran. Selon la hiérarchie des normes juridiques, une telle indication a son importance sur le plan théologico-juridique. En effet, le jurisconsulte « faqih » acte la valeur juridique de chaque prescription selon son poids juridique dans le Coran et la Sunna. Étant donné que cette question ne relève ni des piliers, ni des fondements, il est opportun de lui accorder sa juste valeur religieuse, sans la minimiser ni la surévaluer au-delà de sa portée juridique réelle.

À cet égard, plutôt que polémiquer à propos de Zakat El Fitr, nous aurions amplement souhaité que cet effort intellectuel soit consenti pour d’autres questions plus importantes, comme l’actualisation de la Zakat obligatoire par exemple.
En effet, au regard de leur situation économique enviable et dépassant largement le seuil légal (Nissab النصاب), la majorité des musulmans en Europe est redevable de la Zakat obligatoire. Et même ceux ou celles qui ne le sont plus aujourd’hui en raison d’une situation de chômage ou de retraite, l’ont été par le passé. De plus, cette dette de la Zakat, si elle n’a pas été acquittée par négligence ou par ignorance, reste redevable a postériori. Ils sont dans l’obligation de la rembourser, indépendamment de ce que leurs moyens sont devenus, car : « Le droit ne peut ignorer l'écoulement du temps », selon la règle juridique connue.

Deuxièmement :

...)ال ُمدّ( ou moud )الصاع( ’Les mesures connues à l’époque prophétique matérialisées par sâ sont des unités de mesures approximatives qui ne peuvent être cernées avec précision et déterminées avec exactitude. En effet, en moyenne, les deux mains du Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - ne peuvent être considérées comme étant un indicateur de mesure quantifiable et vérifiable. Le caractère approximatif d’une telle mesure suppose une certaine relativité quant à l’appréciation du poids réel de la nourriture, qui dépend de la nature de la nourriture pesée, sa typologie et sa forme. Dès lors, par principe de précaution, il faut opter pour la mesure la plus sûre et la plus fiable, comme le veut la tradition des gens de la rectitude et la droiture. Dès lors, par principe de prudence, il est important d’arrondir ce poids et de réévaluer son volume à 3kg de la nourriture de base d’un pays donné.

L’argument de base sous-tendant ce principe demeure la règle coranique holistique et intégrative : « Et si quelqu’un fait plus de son propre gré, c’est pour lui » (Sourate « La

Vache »). Ce verset même s’il concerne la fidya (الفدية) (compensation financière pour les malades, les vieillards et les personnes fragiles...), il n’en demeure pas moins que ce principe coranique dans sa portée générale vaut également comme argument pour les autres formes d’expirations (الكفارات) et les compensations mesurables.

Par ailleurs, comme le disent les jurisconsultes, les Zakats et les sadakats ne font pas partie des actes cultuels exclusifs, comme la prière par exemple, pour laquelle il n’est pas autorisé d’augmenter le nombre d’unités de prières (rakaates par exemple).
En ce qui concerne la mesure des aliments, bien au contraire, plus on augmente leur somme et leur valeur, par générosité et bienfaisance, plus on est récompensé par Allah - Soit-Il Exalté - mais sans toutefois culpabiliser ceux ou celles qui se contentent de la somme déterminée et qui sont, eux aussi, récompensés par Allah - Soit-Il Exalté. Le Prophète - que la prière et le salut soient sur lui - nous a toujours demandé d’être bienfaisant envers le pauvre et d’œuvrer pour satisfaire pleinement ses besoins les plus fondamentaux.

Troisièmement :
Si Zakat El Fitr doit provenir légalement de la nourriture de base du pays de résidence, comment donc décliner ce principe dans notre contexte européen ? En d’autres termes, quelle est la nourriture de base en Europe ? Est-ce le riz, les raisins et les dattes ? Ou plutôt les fruits et les légumes, la viande blanche et rouge ? Y a-t-il une différence entre un pays européen et un autre ? Y-a-t-il des variations entre la nourriture de base de la personne elle-même et celle de son pays ?
Seule une étude de marché réalisée par les commerçants et les économistes peut nous éclairer par rapport à cette question et à la lumière de leur avis consultatif - qui engage leur responsabilité - le jurisconsulte émet sa fatwa et donne son avis juridique.
Donc, il ne faut en aucun cas négliger ces avis consultatifs, dont les conséquences sont importantes, en termes d’appréciation juridique. Dès lors, toute recherche juridique approfondie dans ce domaine doit être réalisée collectivement et de façon collégiale dans une équipe regroupant plusieurs spécialistes. Tout avis individuel, quel que soit son auteur, ne peut aboutir à la vérité.
Et il sera préférable pour toute personne de se décharger de la responsabilité de la fatwa en se référant aux seuls jurisconsultes compétents.

Quatrièmement :

Comme nous l’avons précisé auparavant, cette question dépend inéluctablement de l’appréciation de la valeur quantitative et monétaire de la Zakat Al Fitr. Donc, il s’agit bel et bien d’une question juridique non consensuelle et faisant débat, sans parvenir à un consensus. Et la règle juridique dit : « Un ijtihad (effort d’interprétation), ne peut être disqualifié par un autre ijtihad » et une autre règle dit : « Nulle contestation dans les questions juridiques de divergence » et encore : « La fatwa collective ne peut être annulée par une fatwa individuelle ». Dès lors, les chercheurs dans ce domaine sont de deux types : il y a ceux qui suivent un avis juridique particulier (d’un savant ou d’une institution juridique), comme cela est le cas de presque tout le monde et il y a aussi le moujtahid qui extrait lui-même les avis
juridiques directement des sources scripturaires (ce qui est rare, voire difficile).
Dans le premier cas de figure, la personne n’a qu’à suivre l’avis de celui qui imite, tout en ayant conscience et en reconnaissant que les autres bénéficient de ce même droit de suivre un avis différent. Dans l’autre cas de figure, si la personne est moujtahid, ce qui est rare, elle ne

peut se prévaloir de ce droit - comme nous l’avons précisé avant - pour imposer son avis, car elle ne sait pas si son ijtihad a atteint la vérité ou non.

Cinquièmement :
Concernant ces questions non consensuelles, on peut arbitrer et évaluer la pertinence des différents avis au regard de 3 critères :
Premier critère : si la majorité suit un avis juridique émanant d’un effort d’interprétation de la part des spécialistes compétents ou des institutions juridiques, il est alors plus sage et plus judicieux de suivre cet avis majoritaire, même s’il semble infondé à nos yeux. Il vaut mieux suivre un avis faible juridiquement, tout en sauvegardant l’unité que de suivre un avis fort juridiquement, mais provocant la division et la désunion. Car la concorde entre les musulmans est un principe fondamental inaliénable dans la religion. Et on ne peut abolir un fondement ou un pilier pour une Sunna obligatoire ou recommandé.

Deuxième critère : « Le juge ou le gouverneur arbitre et tranche en cas de divergence ». Ce principe est applicable dans les pays musulmans où la Zakat Al Fitr est déterminée par les institutions religieuses étatiques officielles. Par analogie, on peut considérer que dans notre contexte européen, les instances représentatives officielles du culte musulman au niveau national et régional pourraient jouer ce rôle. Dès lors, si ces institutions légitimes s’accordent sur une chose (après concertation avec les spécialistes religieux), le plus important est de sauvegarder l’unité, de protéger la fraternité et de bannir le dogmatisme.

Troisième critère : il est connu chez les spécialistes du droit de finance en islam que l’intérêt du pauvre prévaut sur l’intérêt du riche, en cas de conflit d’intérêt. Car le riche ne perd rien s’il dépense davantage en terme de Zakat El Fitr ; bien au contraire, il sera amplement récompensé pour ce geste qui lui permet de se rapprocher d’Allah - Soit-Il Exalté -, contrairement au pauvre qui sera lésé dans son droit car il n’a pas d’autre ressource pour vivre que cette zakat. Et l’islam dans sa conception philosophique générale a toujours défendu le droit du pauvre, en appelant chacun à procurer de la nourriture aux personnes dans le besoin.

En résumé, les communiqués déferlent en abondance autour de cette question, ce qui est normal au regard de la diversité politique, religieuse et idéologique dans notre contexte européen où chacun peut exprimer son avis. Dès lors, chacun a droit d’adhérer et d’opter pour l’avis qui lui semble juste convaincant et rassurant ou tout simplement de suivre l’avis répandu ou en vigueur dans sa mosquée et sa région. Le plus important est que nous devons œuvrer pour le sens d’unité, de fraternité, de solidarité et de sérénité autant que faire se peut afin que cette divergence ne parasite pas nos relations au sein de la même mosquée, la même ville, voire dans la même famille.

Évitons la polémique, la stigmatisation et les procès d’intention.
Nous sommes dans les dix derniers jours de rapprochement d’Allah - Soit-Il Exalté -, où nous devons laver nos cœurs, maîtriser notre langue et protéger notre oreille, et observer la Nuit du Destin.
Ce communiqué a été écrit rapidement, sur la base de consultations diverses et de sources multiples.
Enfin, nous appelons les musulmans de la région à suivre l’avis du CFCM qui a su trouver une solution médiane juste, satisfaisant tout le monde et qui a décidé de fixer la somme de

Zakat El Fitr entre 5 et 7 euros, tout en espérant que dans les années à venir, cette question sera tranchée.
Et Seul Allah - Soit-Il Exalté - sait,

Wasalam,
Le comité scientifique du CLIAP.

Signature du Président du CLIAP : Mohamed Hichem JOUDAT

 

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