Al MowafaqaL’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, créé à Rabat, au Maroc, par les Églises catholique et protestante, accueille sa première promotion d’étudiants.

Sur les 25 inscrits, une douzaine y sont « envoyés » par leur Église pour se former et travaillent en paroisse l’autre moitié du temps.

Entre les premiers étudiants de l’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa, à Rabat, au Maroc, les relations ont d’abord été fraîches, voire franchement tendues. Chacun arrivait « avec ses a priori », reconnaît Romain, 27 ans. Ce jeune Français, ancien patron d’une entreprise de menuiserie au Maroc et catholique, avait sans doute moins de préventions que d’autres, grâce à ses nombreux séjours « à Taizé », mais avec « quelques clichés » tou

de même sur la « lecture de laBible des protestants fondamentalistes ». Étudiant en droit venu de Guinée-Conakry et membre de l’Église évangélique au Maroc (Eeam), Jacob ne cache pas, lui, que, pour certains de ses camaradesprotestants, « les catholiques, c’est le diable »…

Les premières semaines, après leur rentrée en juillet 2013, les volontaires ne se pressaient donc pas pour animer la prière

commune du matin. Et certains cours se poursuivaient, dans la cour, par des discussions un peu vives. Mais, quelques mois de théologie systématique, d’exégèse, de grec et d’arabe plus tard, le changement est radical.

DES COURS À DEUX VOIX

« On discute toujours, mais on ne sent plus d’hostilité », constate Romain. « On peut même se taquiner », appuie ­Jacob, désormais convaincu que « plus on étudie et mieux on comprend que nos différences sont une richesse et non une source de conflits. C’est même dur de se dire qu’on ne va pas se voir pendant les deux mois de vacances d’été! »

Tous deux font partie de la première promotion de l’Institut Al Mowafaqa (« l’accord », en arabe), fondé l’an dernier à Rabat par l’Église catholique et l’Église évangélique au Maroc. Installé dans l’ancienne maison « La Source », léguée au diocèse, située non loin de la cathédrale et au charme tout colonial, cet institut totalement novateur est né de l’amitié très forte nouée entre Mgr Vincent Landel, archevêque de Rabat, etle pasteur Samuel Amédro, président de l’Eeam. Il vise à répondre aux besoins de leurs deux Églises: former à la théologie et à la pastorale des fidèles capables d’animer des communautés en manque de prêtres et de pasteurs.

Particularité du lieu, les cours sont généralement donnés à deux voix, par un enseignant catholique et un protestant, que l’institut essaie de faire venir du Nord – d’Europe principalement – mais aussi du Sud, et notamment d’Afrique subsaharienne, d’où viennent la grande majorité des fidèles des deux Églises. « Nous ne voulions pas d’une théologie importée d’Europe, “hors sol”, mais qu’elle soit adaptée au contexte marocain », explique le pasteur Bernard Coyault, directeur d’Al Mowafaqa, qui reconnaît qu’« avant de construire, les étudiants passent par une phase d’interrogation, de mue, pendant laquelle ils abandonnent leurs peurs viscérales ». Particularité aussi: pendant leurs quatre années d’études, une partie de ces étudiants, pris en charge par leur Église, sont également employés à mi-temps en paroisse.

ASSISTANT PAROISSIAL OU PASTEUR STAGIAIRE

C’est à Oujda, à la frontière algérienne, que l’évêque a envoyé Romain comme « assistant paroissial ». Le prêtre, âgé, ayant dû regagner la France, « Romain est chargé d’organiser la communauté, essentiellement composée d’étudiants, en lien avec l’évêque et les prêtres de passage, et de préparer ceux qui le désirent aux sacrements », explique Mgr Landel. Sorties, conférences, visite à domicile, dîner deNoël et, parfois, assemblées dominicales en l’absence de prêtre… les journées de Romain, lorsqu’il est à Oujda, sont bien chargées. Mais il peut s’appuyer sur l’aide des prêtres du diocèse, qui ont désormais compris sa mission. « Heureusement que le mail existe pour leur faire relire mes topos! », sourit-il.

Quant à Jacob, il est « pasteur stagiaire » à Casablanca, chargé lui aussi d’animer une Église composée à une écrasante majorité d’étudiants africains, auxquels s’ajoutent désormais – fermeture des frontières européennes oblige – quelques migrants désireux de poursuivre leur route plus au nord. Le défi, pour lui, est d’organiser « lacommunion fraternelle » entre des fidèles de toutes les Églises: baptistes, mennonites, mais aussi charismatiques, pentecôtistes, etc. Il lui faut également convaincre ses camarades de l’intérêt d’étudier la théologie – « Dans mon pays, c’est le pasteur qui dit ce qu’il pense. Réfléchir, c’est presque interdit » –, qui plus est avec des catholiques. « J’essaie de leur expliquer qu’on peut avoir le même uniforme, sans qu’il soit exactement à la même taille », résume-t-il, confessant son désir, plus tard, d’enseigner à son tour la théologie.

LE RAPPORT À L’ISLAM

S’il répond aux besoins des communautés chrétiennes au Maroc, l’Institut Al Mowafaqa est aussi indéniablement un immense service rendu aux Églises d’Afrique… Dernier défi, et non le moindre: celui du rapport à l’islam. Dans un pays comme le Maroc, où prévaut une simple liberté de culte pour les chrétiens étrangers, l’ouverture d’un tel lieu constitue déjà une avancée. Bernard Coyault, le directeur de l’institut, le sait et l’a souvent entendu, y compris de la bouche d’amis marocains: « Sur les chrétiens pèse toujours le soupçon du prosélytisme, de l’‘‘agenda caché’’. Mais le sujet fait aussi partie intégrante de la formation. Certains membres du conseil scientifique de l’institut sont musulmans, et la théologie qui y est enseignée est en dialogue avec l’islam », fait valoir Samuel Amédro. Un volet parfois délicat pour des étudiants subsahariens, souvent confrontés au racisme et au prosélytisme musulman…

Au cours de ses nombreuses heures de train entre Rabat et Oujda, Romain a déjà eu maintes occasions de constater la satisfaction des Marocains lorsqu’ils le voient plancher sur un manuel d’arabe. « C’est important pour eux que l’on s’intéresse à leur langue. Et quand je cite une sourate, quand même, ça fait mouche! »

Source : http://www.la-croix.com/Le 3 juin 2014/ Par : Anne-Bénédicte Hoffner

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