tribune 6À Rabat, des aspirants imams français étudient l'« islam du juste milieu ». Une initiative appuyée par les autorités françaises et présentée comme un moyen de lutte contre l'extrémisme religieux. 

MAGHREB Dans la petite cour ensoleillée bordée de colonnes ornées de zellige, rien ne vient troubler le murmure de la fontaine. Dans les salles alentour, le silence règne : les étudiants marocains du centre, femmes et hommes, sont en examen. À l'issue des épreuves, ils auront achevé leur formation d'un an à l'Institut Mohammed-VI et pourront exercer des fonctions d'imam, de morchid(conseiller) ou de morchida(conseillère). D'autres étudiants vadrouillent dans les locaux : ils sont maliens, guinéens ou encore ivoiriens. Les Français n'arrivent qu'à 10 heures pour une leçon sur les fonctions de l'imamat. Ils sont quinze pour l'instant, mais seront rejoints en janvier prochain par une quarantaine de compatriotes, parmi lesquels trois femmes. 

Originaires de toute la France, ils ont été recrutés par l'Union des mosquées de France (UMF), une association crée en 2014 par Mohammed Moussaoui, l'ex-président franco-marocain du CFCM. La formation de trois ans vise à leur offrir un solide bagage religieux, inspirée de cet « islam du juste milieu » tel qu'il est enseigné et pratiqué auMaroc. La formule est reprise dans l'accord entre la France et le royaume signé en septembre dernier. Un comité bilatéral a été mis en place pour son application. Noureddine El Aydi, père de famille, a quitté le quar-ter de la cité de l'Ill à Strasbourg pour rejoindre le programme. Il mesure les acquis et le chemin qui lui reste à parcourir : « Je récitais le Coran par cœur mais j'avais une connaissance très superficielle de la religion, pas suffisante pour donner des leçons notamment. La plupart des imams qui prêchent en France ne sont pas formés ou suivent des préceptes salafistes ou autres qui tiennent un discours dur à destination des jeunes. Certains d'entre eux, fragiles, sur le plan du savoir ou socialement, tombent dans le panneau et suivent ce discours radical. » Comme Noureddine la plupart des étudiants ont des liens familiaux avec le Maroc, souvent la double nationalité. La promotion suivante comptera aussi des jeunes d'origine comorienne. 

40 étudiants originaires de toute la France vont débuter leur formation en janvier 


Un modèle qui « a fait ses preuves » 

L'Institut a été inauguré en mars 2015 par le roi Mohammed VI, mais Abdesa-lamLazaar le directeur, explique que la réflexion sur les besoins d'une formation des religieux musulmans remonte à plus de dix ans dans le sillage des attentats de Casablanca en mai 2003 qui ont fait 43 morts. « Ici on apprend la vraie compréhension de l'islam, insiste-t-il. C'est ce qui intéresse les États qui nous contactent. L'imam doit être imam dans son pays, dans un État laïque ce n'est pas comme dans un pays musulman. Il doit connaître la Constitution de son pays, la culture, tenir compte de ses concitoyens musulmans et non musulmans. Sinon il n'est pas un imam. » 


L'institut, inauguré à Rabat en mars 2015 par le roi Mohammed VI, propose une formation de trois ans qui vise à offrir un solide bagage religieux aux aspirants imams français. 

Mohammed El Ouafi, 38 ans originaire d'Avion dans le Pas-de-Calais remplaçait parfois l'imam de la mosquée. Il se montre critique face au vide qui règne en France et laisse la place à toutes les influences : « Je connais pas mal de jeunes qui partent en Arabie saoudite, ce qu'ils ont appris n'est pas compatible avec les valeurs de la République… La plupart des imams ne maîtrisent pas le français, les jeunes ne comprennent pas les enseignements et du coup leur seul moyen d'en savoir plus c'est Internet. Là, on sait sur quoi ils peuvent tomber, sur quelles organisations. L'islam marocain est modéré, compatible avec la France. Ici c'est l'histoire qui parle, la cohabitation avec les différentes religions est inscrite dans les siècles. C'est un modèle vivant qui a fait ses preuves. » 

Les étudiants de chaque pays sont chargés chaque semaine de gérer la mosquée : prières quotidiennes, prêches du vendredi, etc. La formation, y compris celle des Français est totalement prise en charge par le Maroc, qui verse en plus à chaque étudiant une bourse de 2 000 dirhams par mois (environ 200 euros). La France ne soutient pas matériellement la démarche de ces étudiants en religion, de même le cursus n'a pas d'équivalence officielle. À leur retour, les aspirants imams devront suivre en France un « diplôme universitaire de formation civique et civile. » 

« On aimerait que le gouvernement français reconnaisse notre statut. Une fois en France, on sera peut-être imam, mais aussi appelé à exercer des fonctions d'aumônier. On sait la radicalisation et le lavage de cerveau qui s'opèrent en prison. Les autorités doivent plus s'impliquer : à elles de trouver la bonne formule. Elles ne peuvent pas complètement se désintéresser sous prétexte de la laïcité, estime Noureddi-ne El Aydi. Ici on pratique un islam qui prône la solidarité, la fraternité, un islam du vivre-ensemble. Voilà ce que j'ai envie de porter auprès de ces jeunes en France. Ce n'est sûrement pas le seul, mais c'est un des moyens de lutter contre la radicalisation. » 

Source : .lefigaro.fr/ Par : Stéphanie Wenger / 01/01/2016

Fil de navigation