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LA DÉCONSTRUCTION DU DISCOURS EXTRÉMISTE

Préface d'Éric Jeoffroy: 

Nous savons que l’usurpation et l’instrumentalisation de la religion opérées par les les extrémistes et les terroristes se réclamant de l’islam depuis quelques décennies se nourrissent du terreau de l’ignorance. Ignorance souche: des sources de l’islam, de la nécessité de les inscrire dans leur contexte socio-historique, du pluralisme si nuancé de l’exégèse de ces textes, de la polysémie si riche de la langue arabe, et en particulier de celle du Coran et du Hadith.

Non, ces gens-là prennent l’islam en otage, en inversant littéralement ses valeurs premières, et en imposant une pensée unique; soit tout le contraire des «bienséances de la divergence » (adab al-ikhtilâf), pratiquées au cours des siècles entre les oulémas de diverses tendances. La religion, lien vertical entre l’être humain et son Seigneur, est devenu une idéologie bassement horizontale.

Au Maroc, la «Ligue muhammadienne des oulémas» sait tout cela, elle qui initie ici une série consacrée aux rapports entre «l’islam et le contexte contemporain». Plusieurs cahiers sont ainsi destinés à « déconstruire le discours extrémiste ».

En effet, il ne suffit pas de condamner la pensée et les actes des « extrémistes » ; il faut chercher les causes profondes et diverses de leur pénétration auprès d’un certain public. Bref, il faut faire œuvre de psychologie, c’est-à-dire tenir compte des frustrations, et des «traumas» comme on dit maintenant, qui amènent des individus à agir de façon aberrante dans leur environnement humain. Sont bien sûr évoqués ici la chute de l’Empire ottoman, il y a un siècle, face à l’hégémonisme grandissant de l’Europe, le colonialisme européen, et la politique américaine qui a suivi; mais aussi la corruption de maints régimes du monde musulman, l’incompétence des élites civiles, et le manque d’adaptation des responsables religieux aux contextes contemporains qui changent très vite. L’hydre incontrôlable que représente Internet est aussi étudiée de près, ainsi que la séduction facile qu’elle opère notamment chez les jeunes. L’auteur de l’article, le Dr. Ahmed Abbadi, tire les leçons de cette post-modernité, et cherche des solutions concrètes pour intervenir sur les terrains mêmes où s’ébauchent les discours extrémistes, fruits pourris du manque de repères et du nihilisme ambiants.

Je pense aussi, en effet, que l’action se situe dans le champ de la psychologie sociétale – pour ne pas parler de psychiatrie... On ne peut former le public aux valeurs universelles et positives de l’islam, que s’il peut au préalable entendre ce message. Si sa grille de vision du monde est brouillée par la misère, la frustration et le sentiment d’injustice, il cherchera coûte que coûte à forcer les sources scripturaires de l’islam pour y trouver la violence et la haine. Celles-ci, en effet, agissent comme un miroir de nous- mêmes, de notre état intérieur.

Souhaitons donc à ce texte et à ceux qui vont suivre qu’ils aient une influence concrète sur le terrain, et qu’ils s’accom- pagnent de relais, ici ou là, indispensables à la réalisation des objectifs pointés ici.